
Toujours le même geste pudique. La main droite soulève un morceau d’étoffe sur le ventre, la gauche tend la peau. Sous le sari, une longue éraflure blanche marque la chair à l’emplacement du rein disparu. Boursouflées ou nettes comme un coup de poignard, les cicatrices varient, mais les motivations se ressemblent : l’argent. A une heure de route de Calcutta, loin de la frénésie d’une mégalopole surpeuplée de 12 millions d’habitants dont 2,5 millions de sans-abri, la grande banlieue s’étire au bord des rizières. C’est d’ici que partent quotidiennement des trains bondés de travailleurs à la journée employés sur les chantiers de construction des grandes villes.
Ce matin, nous avons rendez-vous devant l’une des maisonnettes posées les unes à côté des autres en ligne le long des routes de terre. Quelques femmes prennent le frais à l’ombre des grands arbres. Elles nous attendent, préparent le thé. Dans ce petit village tranquille, elles sont une dizaine à avoir monnayé un organe contre une poignée de roupies. Ultime recours pour ceux qui n’ont plus rien, ce commerce de misère permet d’éponger une dette, de faire face au départ d’un époux, à la maladie d’un enfant, au règlement d’une dot. Un marchandage illégal et florissant qui se propage de bouche à oreille dans la population indienne défavorisée à mesure que les inégalités se creusent.
D’un côté les « fournisseurs » de plus en plus misérables, de l’autre les riches « clients » suspendus à la vie. Après avoir sévi dans les grands centres urbains où les « donneurs » à bout de ressources et les enfants abandonnés ou vendus pour 30 euros se recrutent sans états d’âme, les campagnes se sont transformées en vivier pour alimenter ce monstrueux trafic. L’histoire de Rita, ressemble à celle de beaucoup d’autres « donneuses ». Cette femme de 32 ans a vendu son rein pour payer les médicaments nécessaires au traitement de son mari atteint de tuberculose. C’était en 2002. Opérée dans un hôpital à la frontière du Bengladesh, elle rentre chez elle deux jours après avec les 18000 roupies (280,00€) qu’elle a récolté. Une somme dérisoire dépensée presque aussitôt. Un sacrifice qui n’a pu empêcher le décès de son conjoint quelques semaines plus tard. Seule aujourd’hui à assumer la charge de leurs deux enfants, elle est fatiguée, essoufflée, incapable de porter des charges trop lourdes. Des symptômes caractéristiques présentés par tous ces transplantés à la va vite auquel jamais aucun suivi médical n’est prodigué.
Sapna est dans le même cas. A 42 ans, elle vit avec ses deux fils. Sans travail, elle a fini par céder à l’offre de transplantation proposée par son médecin en échange de 3000 roupies (48 euros). Certainement l’un de ces « rabatteurs » chargés par d’autres praticiens d’écumer le pays à la recherche des déshérités prêts à monnayer une partie de leur corps. Après, une rapide prise de sang destiné à vérifier la compatibilité de ces donneurs de fortune, ceux-ci sont convoyés jusqu’aux établissements où s’effectuent le plus rapidement possible les opérations en faveur de patients indiens ou étrangers fortunés en attente de greffe.
Autrefois, réservé à la chirurgie plastique ou dentaire, le « tourisme médical » a explosé en Inde ces dernières années transformant ce trafic d’organes entre donneurs vivants en sinistre spécialité. Un négoce macabre dont les femmes sont les principales victimes, plus enclines que les hommes à accepter la perte de leur force physique. Au mois de janvier 2008, la découverte d’une clinique clandestine dans un faubourg huppé de Delhi a permis de mesurer l’ampleur du phénomène. Dans cette résidence cossue de Gurgaon transformée en bloc opératoire, le Dr Amit Kumar, 46 ans aurait effectué quelque 500 interventions en neuf ans. Recherché par Interpol pour « transplantation illégale de reins, escroquerie et complot criminel », il a été rapidement arrêté à la frontière népalaise. Inculpé d’atteinte à la personne, de séquestration et de fraude, il aurait avoué avoir forcé la main à plusieurs centaines d’individus en situation de grande pauvreté. Facturés 2 millions de roupies (entre 6 à 7 000 euros) aux malades aisés, les organes prélevés rapportaient quelque 50 000 roupies (900 euros) aux « donneurs ». Un prix dérisoire dont la divulgation dans la presse a pourtant créé des envieux. Venues témoigner ensemble en apprenant mon arrivée au village, Agena, Kurusna et Opona, sont amères. Pour elles, ce fut une centaine d’euros à peine en échange de leur mutilation.