Jérôme Sessini

Promotion 1996 - 1997

Portfolio
• Homesick

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Homesick

Je suis parti en Afghanistan sans but précis, si ce n’est celui, assez vague, d’y retrouver tous les poncifs du reportage de guerre : de l’action, du sang et des larmes. J’y ai trouvé ­l’attente, l’ennui et le doute.

Etant donné qu’il est pratiquement impossible, pour un photographe, de travailler dans le sud du pays sans être embarqué avec l’armée, j’ai décidé de passer un mois avec des marines dans le Helmand, une province située dans le sud-ouest de l’Afghanistan. Il faut dire que le marine et le photographe ont deux ennemis communs : l’ennui et le vide. L’action permet d’oublier. L’éloignement, l’angoisse de ne peut-être jamais rentrer à la maison, de ne jamais revoir sa femme, son enfant, son père et sa mère.
Après plusieurs transferts d’une unité à l’autre, j’ai choisi de rester avec la compagnie Charlie, dans la Griffin Patrol Base. Griffin, c’est le nom du caporal tué le 1er avril 2010 lors des combats qui ont permis aux marines de prendre la position aux talibans.
Depuis, le lieu est sous le commandement des lieutenants Cook et Ward. C’est un petit camp sommairement établi autour d’une ferme en torchis. Trente marines s’y sont installés, assistés d’une dizaine de policiers et de soldats afghans. De cette base, l’unité mène des incursions en territoire ennemi : les talibans ont battu en retraite, mais n’ont pas ­disparu. Embusqués à 500 mètres seulement de Griffin, ils observent les soldats américains et misent sur une arme aussi efficace qu’angoissante : les IED (Improvided Explosive Devices), des bombes artisanales disséminées dans le sol, qui explosent au passage des marines. Cette configuration rend toute confrontation directe impossible. Rompus à l’art de l’esquive, les talibans imposent aux jeunes soldats une autre forme ­d’affrontement, plus insidieuse. Une guerre d’usure.
« Mais qu’est-ce qui cloche avec ce pays ? », répétait souvent Richards, un sous-caporal âgé de 20 ans avec qui je m’étais lié d’amitié. Richards venait de Trenton, en Géorgie, et pendant les deux semaines que j’ai ­passées à Griffin, nous avons toujours patrouillé ensemble. Je sais finalement peu de chose de lui. Il était timide et pudique face à l’objectif. Je ne suis pas très bavard non plus. Surtout, les patrouilles se font en ­silence, dans une concentration extrême. Attentifs à ne pas dévier de la ligne ­définie par notre chef, nous marchions comme des automates, hypnotisés par le bourdonnement électronique du brouilleur de fréquences. Au retour, abrutis par des heures de marche au soleil, nous cherchions le moindre mètre carré d’ombre pour nous reposer. Richards venait ­souvent s’allonger à même le sol, sous l’abri où mon lit de camp était installé. Il s’allongeait sur le dos, posait son avant-bras sur le front et ­regardait fixement le toit de planches. Qui sait à quoi il pensait ? A sa femme, à sa petite fille Kayden, ou à sa voiture et ses amis de Trenton…

Chacun de ces gamins est volontaire, mais leur ennui fait peine à voir et leur mal-être est contagieux

Dans le camp, les conditions de vie sont très sommaires : pas d’eau, pas de lumière, pas de sanitaires, pas de communication avec l’extérieur. Une fois par mois, un camion de ravitaillement apporte, en plus des vivres, une antenne satellite. L’unique occasion, pour les soldats, de se ­connecter à Internet et de joindre leur famille ou leur petite amie. En général, ils y passent leur nuit jusqu’au départ du convoi, le lendemain matin. Mais le plus insupportable, à Griffin, c’est le vent. Les rafales balayent le camp en permanence et soulèvent du sable fin comme le talc qui s’infiltre ­partout, dans la nourriture, les affaires personnelles, le nez, la gorge.
Pendant les interminables heures d’attentes, entre deux patrouilles, le camp ressemble à un champ dévasté après une rave party clandestine. Il règne alors une atmosphère lourde et triste, grotesque comme celle des lendemains de cuite, avec, traînant ici et là, des ados tatoués et désœuvrés, comme en pleine descente d’ecstasy. Les musiques de System of a Down, Eminem et RED passent en boucle et ajoutent à l’ambiance post-adolescente. Leur femme, leur famille, leur pays, tout leur manque. Certes, chacun de ces gamins est volontaire, mais leur ennui fait peine à voir et leur mal-être est contagieux. Sept mois dans ce trou perdu, sans aucun lien avec l’extérieur… Comment ne pas haïr ce pays ?
Partir si loin, si longtemps, sans pouvoir se battre, sans même ­entendre un coup de feu, est la pire des frustrations. Cela revient à subir les ­inconvénients de la guerre sans jouir de l’héroïsme du guerrier.
Beaucoup de marines me confient que, s’ils avaient su ce qui les ­attendait ici, ils n’auraient pas signé pour quatre ans. Le sous-caporal Rosini, 21 ans, vient du New Jersey. « Comme un con, j’ai signé pour six ans ; j’aurai dû signer pour quatre ans et éventuellement re-signer. Mais c’est trop tard. Je ne sais même plus pourquoi je suis entré dans les ­marines. Aux States, c’est vu comme un devoir envers la nation d’aller faire la guerre. » Il parle de sa femme, des problèmes de couple liés à l’éloignement. « Statistiquement, 80 % des divorces ont lieu lors du premier déploiement à l’étranger, voilà ce qu’on nous dit lors du briefing, avant de partir en Afghanistan, ça ne donne pas le moral… »
Les blagues sur l’infidélité sont nombreuses. « J’ai reçu une lettre de ma femme. – Ah oui, et alors ? Elle t’annonce qu’elle est enceinte de trois mois et toi tu es dans ce trou depuis sept mois ? » Même les plus durs ont du mal à cacher leur malaise.
Mon séjour se poursuit. Les journées semblent de plus en plus longues, le temps passe au ralenti. Il fait aussi de plus en plus chaud. Un jour, le baromètre indique 60 degrés.

Une fois arrivés au wadi,
c’est l’affrontement. les échanges
de feu vont durer quatre heures

Le dimanche 20 juin, vers 8 h 30, le lieutenant Cook me prévient de me tenir prêt : « Dans une heure, on part en direction du nord. » Ce qui ­signifie que nous allons chercher les talibans dans leur secteur. Frankie, l’interprète, m’explique discrètement que la police afghane vient d’intercepter une communication radio des talibans. « Ils ont monté des check-points à 500 mètres d’ici, à hauteur du wadi [la rivière]. Ils ­veulent nous empêcher de patrouiller dans leur zone. »
La colonne s’ébranle. Une fois arrivés au wadi, c’est l’affrontement. Les échanges de feu vont durer quatre heures. Encore une fois, je reste à côté de Richards qui porte le lance-roquette. Les détonations semblent irréelles, l’endroit est beau, c’est une oasis dans le désert, un écrin de verdure abondamment irrigué, une terre généreuse. Le bruit des armes ne parvient pas à faire taire le chant des oiseaux. Nous repartons finalement, tous sains et saufs. Impossible de savoir si de l’autre côté, nos balles ont fait des blessés.
Le 22 juin, je décide de quitter Griffin. Je suis épuisé, mais surtout j’ai un mauvais pressentiment. Scott, Richards et une dizaine de marines s’apprêtent à partir en patrouille de liaison à Habib FOB (Forward Operation Base). Cette fois, je ne les accompagnerai pas. Le cœur serré, je ­salue un à un les marines. Dans leurs regards, je lis de la tristesse. De l’envie aussi : je rentre chez moi, eux restent. Il est toujours difficile de quitter le lieu d’un reportage comme celui-ci. Non seulement à cause des liens tissés au fil des jours, mais aussi, plus trivialement, parce qu’on a toujours l’impression de partir trop tôt, de rater quelque chose.
La guerre provoque un double traumatisme. Sur le terrain d’abord, à cause de l’éloignement et de la confrontation à un milieu hostile qui fait prendre conscience de la mort. Puis lors du retour dans le monde « normal » : on se surprend, parfois, à regretter le terrain, le danger. On a le mal du pays quand on est à la guerre, et la guerre nous manque quand on rentre à la maison. La vie normale semble si vide alors.
Le 29 juin, alors que je viens juste de rentrer à Paris, je reçois ce mail du lieutenant Cook : « Jérôme, j’ai de mauvaises nouvelles de la 4e section de la compagnie Charlie. Le 26 juin, alors que nous revenions de notre patrouille à Habib, le sous-caporal Richards a marché sur une IED. J’étais à côté de lui. Les secours sont arrivés trop tard. Il est mort cette nuit-là, vers 22 h 00. J’ai reçu des éclats de bombe au visage et dans les yeux. Je suis actuellement à Bagram et je dois y rester jusqu’à la fin de la semaine. Je rejoindrai Griffin en fonction de l’état de ma vision. Je voulais vous communiquer la nouvelle du décès de Richards et voir s’il ­serait ­possible de dédier votre reportage à sa famille. Il laisse derrière lui une femme et un bébé, une petite fille qui s’appelle Kayden. Scott. »
Depuis, je ne peux m’empêcher de penser que j’aurais dû, moi aussi, faire partie de cette patrouille. Sûrement juste derrière Richards. Je le ­revois, au moment de mon départ, me tendant un bout de papier sur ­lequel il avait écrit l’adresse e-mail de son épouse Emily : « S’il te plaît, dès que tu peux, fais savoir à ma femme que je vais bien. »

June 20, 2010 - Karamanda, Helmand province, Afghanistan June 20, 2010 - Karamanda, Helmand province, Afghanistan June 20, 2010 - Karamanda, Helmand province, Afghanistan June 20, 2010 - Karamanda, Helmand province, Afghanistan June 20, 2010 - Karamanda, Helmand province, Afghanistan - Debriefing at the patrol base just after the combat with the Talibans. June 20, 2010 - Karamanda, Helmand province, Afghanistan - Debriefing at the patrol base just after the combat with the Talibans. June 21, 2010 - Karamanda, Helmand province, Afghanistan June 21, 2010 - Karamanda, Helmand province, Afghanistan June 21, 2010 - Karamanda, Helmand province, Afghanistan June 21, 2010 - Karamanda, Helmand province, Afghanistan - Personal pictures of Lance corporal Dustin Minter, 21, from Indiana. June 21, 2010 - Karamanda, Helmand province, Afghanistan June 21, 2010 - Karamanda, Helmand province, Afghanistan June 13, 2010 - Karamanda, Helmand province, Afghanistan June 13, 2010 - Karamanda, Helmand province, Afghanistan June 13, 2010 - Karamanda, Helmand province, Afghanistan June 13, 2010 - Karamanda, Helmand province, Afghanistan June 13, 2010 - Karamanda, Helmand province, Afghanistan June 13, 2010 - Karamanda, Helmand province, Afghanistan June 13, 2010 - Karamanda, Helmand province, Afghanistan June 13, 2010 - Karamanda, Helmand province, Afghanistan June 13, 2010 - Karamanda, Helmand province, Afghanistan June 13, 2010 - Karamanda, Helmand province, Afghanistan June 13, 2010 - Karamanda, Helmand province, Afghanistan June 13, 2010 - Karamanda, Helmand province, Afghanistan June 14, 2010 - Karamanda, Helmand province, Afghanistan. 1/2 marine in Griffin FOB (Filed Of Battle). Marines of PB (patrol base) Griffin conduct a complex ambush in Tukuts. During the operation 3 people were detaineed, one was killed and two were wounded during a brief firefight. 27 people were grabbed by the ANP and ANA ( national Afghnan police and Afghnan Army). Griffin is a Patrol Base near Karamanda village. The Marines push back the Talibans on the FOB on april 1st. They make daily patrols all around and search for road side bombs they also try to have a communication with the locals. They have sporadics firefights with the Talibans, positioned 500 meters away from the FOB. June 14, 2010 - Karamanda, Helmand province, Afghanistan. 1/2 marine in Griffin FOB (Filed Of Battle). Marines of PB (patrol base) Griffin conduct a complex ambush in Tukuts. During the operation 3 people were detaineed, one was killed and two were wounded during a brief firefight. 27 people were grabbed by the ANP and ANA ( national Afghnan police and Afghnan Army). Griffin is a Patrol Base near Karamanda village. The Marines push back the Talibans on the FOB on april 1st. They make daily patrols all around and search for road side bombs they also try to have a communication with the locals. They have sporadics firefights with the Talibans, positioned 500 meters away from the FOB. June 14, 2010 - Karamanda, Helmand province, Afghanistan. 1/2 marine in Griffin FOB (Filed Of Battle). Marines of PB (patrol base) Griffin conduct a complex ambush in Tukuts. During the operation 3 people were detaineed, one was killed and two were wounded during a brief firefight. 27 people were grabbed by the ANP and ANA ( national Afghnan police and Afghnan Army). Griffin is a Patrol Base near Karamanda village. The Marines push back the Talibans on the FOB on april 1st. They make daily patrols all around and search for road side bombs they also try to have a communication with the locals. They have sporadics firefights with the Talibans, positioned 500 meters away from the FOB. June 14, 2010 - Karamanda, Helmand province, Afghanistan. 1/2 marine in Griffin FOB (Filed Of Battle). Marines of PB (patrol base) Griffin conduct a complex ambush in Tukuts. During the operation 3 people were detaineed, one was killed and two were wounded during a brief firefight. 27 people were grabbed by the ANP and ANA ( national Afghnan police and Afghnan Army). Griffin is a Patrol Base near Karamanda village. The Marines push back the Talibans on the FOB on april 1st. They make daily patrols all around and search for road side bombs they also try to have a communication with the locals. They have sporadics firefights with the Talibans, positioned 500 meters away from the FOB. June 14, 2010 - Karamanda, Helmand province, Afghanistan. June 14, 2010 - Karamanda, Helmand province, Afghanistan. June 14, 2010 - Karamanda, Helmand province, Afghanistan. June 14, 2010 - Karamanda, Helmand province, Afghanistan. June 14, 2010 - Karamanda, Helmand province, Afghanistan. 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