Maux de presse

Jean-Nicholas Guillo - Wilfrid Estève - Gérald Holubowicz

Multimédias
• “Maux de presse”, une enquête sur la liberté d’informer en France

Entretien

Sans auteur et sans écriture, sans contenu, point de nouveaux formats

Maux de presse est un produit multimédia que vous qualifiez de « POM (Petite Œuvre Multimédia) proche de la vidéographie ». Doit-on vraiment parler de POM ou de webdoc, la vidéographie n’étant en fait qu’une technique de prise de vue avec un appareil photo ?

Wilfrid Estève : La production « linéaire » de Maux de presse est issue de l’atelier vidéographie du parcours en photojournalisme. J’ai souhaité que la problématique des entraves à la liberté d’informer en France soit explorée pour faire prendre conscience aux stagiaires de certaines réalités du métier. Les rendre plus visible, intelligible. Gérald a animé le groupe durant deux semaines et le projet s’est construit avec une vingtaine de personnes.

A la différence de la POM, réalisation basée uniquement sur un travail photographique et sonore, il s’agit ici de vidéographie. C’est-à-dire que tout a été filmé avec des reflexs pro, grâce à un partenariat avec les fabricants Canon et Nikon. Je tiens d’ailleurs à remercier José Branchard et Thomas Maquaire pour l’attention et l’écoute qu’ils ont portés à l’initiative. Tout comme la photographie, on ne peut résumer la vidéographie à une simple technique de prise de vue. L’écriture à trois médias (photo, vidéo, son) et la narration mise en place sont particulières.
Un gros travail de montage et de réalisation est en cours avec Jean-Nicholas Guillo et Gérald Holubowicz.

Rapidement, en voyant les premiers résultats, nous nous sommes dit que c’était vraiment pertinent et qu’une restitution interactive du projet serait idéale. Un dossier d’aide a été déposé dans ce sens au CNC pour la réalisation d’un webdocumentaire. Rue89 s’est montré réceptif et souhaite le rendre visible depuis son site, tout comme RSF. Pour finir, les Assises du journalisme souhaitent présenter Maux de presse en novembre prochain à Strasbourg.

Comment différencier les concepts transmédia et crossmédia, webdoc et i-doc que l’on voit fleurir ici et là sur le web ?

Wilfrid Estève : Sur un marché en création, il est nécessaire de bien définir et différencier les formats. La POM et la vidéographie font partie des nouveaux formats de l’information visuelle. Mais ces contenus de type « rich média » restent linéaires. Par contre, ils peuvent être agrégés et intégrés au cœur d’un webdocumentaire. La problématique est traitée dans un récit interactif dont la navigation est guidée par les choix de l’internaute.

Concernant le transmédia et le crossmédia, il s’agit d’une stratégie relative à la question du support (télé, web, médias, exposition, édition, bande dessinée...). Quelle sera la meilleure option pour restituer un projet éditorial ? Combien de supports seront concernés ? Selon quelle spécificité, quelle pertinence et quelle chronologie ? Chaque support va-t-il reproduire l’ensemble du contenu de manière identique ou dérouler une partie de l’histoire comme le chapitre d’un livre ? Une nouvelle orchestration éditoriale voit le jour pour chaque support et à chaque projet.

Gerald Holubowicz et Jean-Nicholas Guillo : Ces terminologies regroupent différents niveaux de lecture et d’interaction. Le webdoc correspond à l’unité élémentaire de narration sur internet. Il met en jeu une ligne narrative qui exploite différents médias au sein d’un même objet – souvent en Flash – dont l’interface permet une interaction contrôlée par l’auteur. L’i-doc correspond à un besoin professionnel d’uniformiser l’appellation de ces objets multimédia, tout en les recentrant sur l’interaction, l’immersion et l’engagement et en focalisant sur le public plutôt que sur la technologie employée. La stratégie crossmédia – ou stratégie 360° - correspond à une technique marketing qui adapte l’histoire en fonction du média de destination. Quant à la narration transmédia, elle permet de raconter une histoire à travers différentes plateformes, chacune correspondant à un chapitre de cette histoire. Le tout forme un ensemble cohérent où le public navigue à son gré à travers l’univers proposé par l’auteur.

Maux de presse est certes un projet école qui sera diffusé, mais quel type de modèle économique voyez-vous à moyen terme pour ce genre de production pour les photographes ?

Wilfrid Estève : Plusieurs partenaires ont soutenu le projet, que ce soit en termes marchand ou numéraire. Après, en France, nous avons la chance d’avoir des aides dédiées que ce soit au niveau de la Scam, du CNC, d’entreprises privées, etc. Constituer un dossier, définir une diffusion cohérente, activer son réseau et organiser des rendez-vous et des partenariats prend beaucoup de temps et d’énergie. C’est un métier en soi.

La communication corporate n’est-elle pas aujourd’hui la source de revenus la moins incertaine pour la diffusion de ce genre de produit ?

Wilfrid Estève : Du tout. Il faut voir le nombre de productions qui sortent depuis 2009. le webdoc « Homo numéricus » fait partie du rapport annuel de SFR, « A l’abri de rien » est une initiative de la fondation Abbé Pierre, « La vie en sac » de MDM, « Rapporteur de crise » a été financé par le parlement européen, Bouygues vient d’être récompensé pour son webdoc sur le concept de la BBC, le ministère de l’Agriculture vient de produire « la face cachée de l’agriculture », celui des Affaires étrangères « Destinations ».. Je continue ? L’avantage du webdocumentaire et du digital storytelling est d’humaniser la communication corporate, de la rendre plus visible et plus intelligible aussi.

Gerald Holubowicz et Jean-Nicolas Guillo : le monde de l’entreprise semble être un débouché particulièrement intéressant pour ce type de production. Il faut bien voir cependant que si l’intérêt se renforce du côté des marques, les débouchés restent encore assez rares du fait du manque de recul sur l’impact de ce type de produit sur le public. Il est à parier que dans les années à venir l’engouement va grandir et les productions corporates se multiplier. Cela dit, il existe d’autres voies de financement qui ne passent pas particulièrement ni par le corporate, ni par la presse.

Le temps de lecture sur le web ou sur une tablette numérique est extrêmement court. Comment justifier des produits qui ont quelquefois des formats de durée proches de ceux des petits documentaires télévisés ?

Wilfrid Estève : Que ce soit pour le documentaire sur le web ou la tablette, il s’agit de nouvelles habitudes de lecture, laissons-les s’installer. Je rappelle quand même que lemonde.fr et Arte ont dédié deux plateformes au webdoc. Vu les moyens qu’ils débloquent (200 000 euros pour lemonde.fr en 2011), je suppose que c’est justifié. Les habitudes de lecture des internautes varient selon les pays, le débit et l’accès à la connexion. La plupart grappillent le contenu et reviennent sur les productions plusieurs fois.

Gerald Holubowicz et Jean-Nicholas Guillo : La lecture de contenu sur le web est un exercice de plus en plus difficile. Les interactions proposées, les pubs et autres éléments appelant une action sont des facteurs de distractions qui réduisent considérablement le temps de concentration. L’enjeu de ses nouveaux objets narratifs est de donner un environnement assez riche en termes de contenu et d’interaction pour favoriser la concentration et capturer l’attention de l’internaute. Plus la durée du produit est longue plus le dispositif doit être immersif. Il est également nécessaire d’adapter le montage et le rythme de la narration, sur le web les dix premières secondes de visionnage sont les plus importantes.

Devra-t-on continuer à parler de photojournaliste ou ce terme va t-il devenir obsolète ?

Wilfrid Estève : Le savoir-faire des photojournalistes est déterminant. Sans auteur, sans écriture, sans contenu, point de nouveaux formats. Les photojournalistes sont aujourd’hui capables de composer avec un ensemble de supports. Il s’agit de moyens supplémentaires, mais pas d’une finalité. La finalité est toujours de ramener un travail d’auteur pertinent et de qualité. Le cœur de métier reste pour moi le même, par contre certaines spécialisations sont les bienvenues pour bien appréhender le contexte et ses acteurs.

Gerald Holubowicz et Jean-Nicholas Guillo : Tant qu’il y aura des gens pour écrire des histoires en images, le terme survivra. Néanmoins, sa définition évolue avec le développement des médias. Cette mutation amènera certainement à de nouveaux termes plus à même de répondre aux exigences d’une profession en plein bouleversement.

Quelles sont les difficultés traversées par les stagiaires sur ce produit : technique, narration, cadrage ?....

Wilfrid Estève : Globalement, ils n’ont pas d’écriture sur l’image animée ou sonore. Idem sur la manière de conduire une interview. Peu de vision sur l’ensemble de la production. Mais cela se travaille, tout comme les questions techniques qui sont assez ardues. Concernant le cadrage, les photographes sont en général plutôt à l’aise. La captation sonore est un vrai casse-tête. Dans l’ensemble, il faut être très rigoureux et attentif à tout durant la production.

Gerald Holubowicz et Jean-Nicholas Guillo : Maux de presse est un objet qui demande de nombreuses compétentes. La difficulté majeure, en dehors de la prise en main de nouveaux outils, est d’avoir une vision globale du projet, du produit fini. Les stagiaires, tous photographes, n’ont pas l’habitude, de par leur pratique, de travailler en équipe. Ce qui impose une répartition des tâches et des compétences laissant moins de place à l’expression individuelle.

Quelles pédagogies spécifiques ont été mises en place pour ce projet qui à monopolisé une quarantaine de personnes entre les photojournalistes, les formateurs et intervenants extérieurs ?

Wilfrid Estève : J’ai conçu un atelier complètement dédié en faisant appel à des professionnels très pointus sur ces questions et sur ces écritures. Je pense à Gérald et Jean-Nicholas. J’ai mis en place une réflexion sur la problématique deux mois avant le début des opérations, les stagiaires ont bien joué le jeu. Après, les choses se sont mises en place naturellement, l’organisation et la logistique ont été très importantes. Au-delà des photojournalistes, l’apport des secrétaires de rédaction a été précieux, ils ont travaillé sur la réécriture des interviews. Je regrette que les graphistes et les iconographes n’aient pas pu participer au projet.



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