Zones de conflit :
l’information, une nouvelle cible ?

Ce débat a été organisé par l’Anjrpc-FreeLens, l’École des Métiers de l’ Information-CFD, Confluences et l’Association Nationale des Iconographes

Un très heureux hasard a voulu que cette soirée de l’Espace Confluences, consacrée aux problèmes et problématiques rencontrés par les photojournalistes en zones de conflit, se tienne à peine 24 heures après le retour de Florence Aubenas. Cette troisième et dernière rencontre du cycle sur les bouleversements de la profession de photographe de presse lui était dédiée.

"Avec 53 journalistes décédés, l’année 2004 a été la plus meurtrière depuis 10 ans. La mort, mais aussi la blessure, le handicap et la détention ne guettent pas que les photographes. Ces traumatismes concernent tous les reporters, qu’ils soient rédacteurs ou preneurs de son, pigistes ou titulaires. Guerres ouvertes, conflits interethniques, guérillas, occupations : les occasions ne manquent pas d’encourir des risques parfois mortels et il ne faut pas oublier que le danger ne rôde pas qu’en terre lointaine. Exercer son métier peut être également dangereux lors de manifestations ou d’émeutes en banlieue. Quand un journaliste travaille à proximité des forces de l’ordre, il court un risque », rappelle Lorenzo Virgili, photographe, vice-président de l’ANJRPC-Freelens et animateur de la soirée. Pour le débat, il s’était entouré d’Olivier Da Lage, journaliste à RFI et membre du bureau du Syndicat National des Journalistes, et d’ Alexandre Lévy, journaliste au Monde.fr, auteur de Brice Fleutiaux, otage en Tchétchénie.

Comment trouver un juste équilibre entre aller chercher l’information au prix de sa vie et refuser de prendre le moindre risque ?

A RFI, explique Olivier Da Lage, la question est au cœur de la rédaction et l’évaluation des risques est continuellement en discussion. RFI a payé un lourd tribut avec les disparitions de Johanne Sutton en Afghanistan et de Jean Hélène en Côte d’Ivoire. Après leur mort, un soutien psychologique basé sur le volontariat a été proposé. Les journalistes qui partent ont une assurance spéciale et ont la possibilité de suivre un stage de formation aux conditions extrêmes avec l’armée française. En ce qui concerne l’équipement, les journalistes mettent désormais sans discuter casques et gilets pare-balle. Mais c’est à double tranchant : il est difficile de circuler dans le centre de Bagdad avec cet accoutrement très visible. A l’opposé, Alexandre Lévy revient sur le cas de Brice Fleutiaux qui a joué un vrai coup de poker avec son voyage en Tchétchénie sans véritable préparation. Il avait, certes, fait beaucoup de recherches sur Internet avant de partir avec comme seul viatique sa boussole et ses barres de céréales, mais était-ce suffisant ? Raconter aux autorités tchétchènes qu’il faisait du trekking était-il judicieux ? Le mythe du photographe qui part sur un coup de tête et fait rebondir sa carrière est encore très fort, même si le « grain de folie » fait partie de cette profession. Marc Simon, directeur photo de VSD, présent dans la salle, a rappelé que lui aussi était parti, au Liban en 1975, pour « tenter le coup ». Mais les journalistes était alors beaucoup moins nombreux ; éblouir un rédacteur avec ses photos n ’était pas aussi difficile que maintenant. Aujourd’hui, les responsables photo sont blasés et sur certaines zones en pleine actualité comme le Kosovo en 1995, « ce sont des charters entiers de journalistes qui partent ». La concurrence est devenue très dure. Lorenzo Virgili souligne qu’il ne faut pas monter en épingle les cas de jeunes photographes partant seuls mais parler des risques qu’ils prennent. Les prix du reportage de guerre décernés dans les festivals comme celui de Bayeux peuvent avoir un redoutable effet pervers selon Olivier Da Lage.

Témoigner dès qu’il y a un conflit

Dans ce cas faut-il continuer à envoyer des journalistes ? Pourquoi, comme le suggère un photographe de presse assistant au débat, ne pas utiliser exclusivement les photos de professionnels locaux ? Ils connaissent parfaitement le terrain et peuvent envoyer leur travail par Internet. Pour Alexandre Lévy, le regard du photographe extérieur apporte une autre vision de l’événement. Mais une rédaction peut être amenée à protéger ses journalistes à certains moments, notamment aux prémices d’un conflit. Juste avant l’offensive américaine, la direction de RFI a ainsi retiré tous ses journalistes de Bagdad et décidé de ne pas faire travailler de pigistes sur place. Ainsi le jeu ambigu et assez répandu du « je ne te commande rien mais viens me montrer ce que tu as fait » était clairement condamné. Marc Simon reprend la parole pour rappeler la nécessité de témoigner dès qu’il y a un conflit. « Le risque c’est lorsque le journaliste devient une marchandise, une monnaie d’échange, car il devient lui-même acteur du conflit dont il n’est plus le témoin. Tout le problème du photographe, ce n’est pas de prendre l’image, c’ est de la rapporter ».

Le journaliste est devenu une cible

La sanctuarisation de la presse appartient au passé. Le conflit irakien marque un tournant. En Irak, depuis mars 2003, 33 journalistes ont été pris en otage, 3 sont morts et 30 ont été libérés. En revanche, 85 journalistes et personnel des médias ont été tués, dont 14 du fait des troupes américaines. Le reporter n’est plus perçu comme le témoin à protéger par l’ensemble des parties combattantes. Depuis la guerre du Liban qui a vu le début des prises d’otages, il est devenu un enjeu. De plus, il est vu maintenant comme le représentant d’un monde égoïste et indifférent. La prise d’otages se généralise. Et même en banlieue on ne met plus de logo sur les voitures de presse : c’est le meilleur moyen de la retrouver vandalisée. Alexandre Lévy raconte comment il a vu les choses changer lors du conflit yougoslave. Au fur et à mesure, les différentes factions ont commencé à tenir les journalistes responsables de tout ce qui se disait sur eux. « Si on en est là, c’est aussi à cause de vous » et c’est un tireur qui vise le pied d’un photographe qui le gêne. L’information circule énormément. « Aux confins de la Mongolie et de la Russie, j’ai du commenter les écrits d’un journaliste du New York Times qui était passé quelque temps avant ». Dans le conflit irakien, beaucoup de journalistes arabes ont été enlevés pour eux, le « retour » est immédiat. Les gens sur place sont également en danger.

Préserver la neutralité du journaliste

La protection des journalistes par des gardes armés, souhaitée par Robert Ménard, président de Reporters sans frontières, va-t-elle se généraliser ? Avec le corollaire du coût de cette protection qui exclura les journalistes indépendants, déjà fragilisés. Olivier Da Lage souligne les limites de ce système. Une équipe de CNN s’est sauvée d’un guet-apens parce qu’elle était armée. Donc les assaillants penseront que les prochains seront également armés et l’attaque sera peut-être plus violente. Dans le public un jeune photographe s’interroge : « Je ne vois pas pourquoi le journaliste ne défendrait pas sa peau. Il peut être armé sans nécessairement exhiber son arme ». Alexandre Lévy réagit aussi vivement : « La question de l’arme est presque caricaturale, le fait de ne pas être armé dans un environnement surarmé est un atout. Si on est vraiment menacé, les stages apprennent quelques trucs qui peuvent changer les choses ». Marc Simon de VSD est également contre : « Prendre ce risque c’est tout fausser. Il faut traverser cette période en ne gardant que son appareil et son stylo. Le reste est un terrain très dangereux. Si tu tues quelqu’un parce que tu as fait ton métier, tu tues ton métier ». Un autre photographe réagit : « Il faut absolument préserver notre neutralité sinon on perd tout ».

Compte-rendu assuré par Bénédicte Alaniou et Sophie Creusillet, formation Journalisme, techniques rédactionnelles - 2005, EMI-CFD.

Conseils et consignes

Lorenzo Virgili rappelle quelques tuyaux pour reporters en partance :
- Reporters sans frontières a mis en ligne un guide pratique. Cela ne remplace pas un stage mais ce sont des conseils utiles.
- RSF propose gratuitement aux journalistes qui partent un gilet pare-balle fourni par l’armée française.
- L’employeur est tenu d’assurer ses titulaires et ses pigistes. Un travail important avait été fait par l’ Anjrpc-FreeLens pour trouver une assurance abordable. Comme elle n’existait pas, elle a été créée : 2,5 à 7€ par jour, sans délimitation de zones. Malheureusement en mars 2003, la compagnie d’ assurances a créé des surprimes et réintroduit les zones. Les tarifs exorbitants des assurances sont redevenus un problème.
- Carte Information Médicale d’Urgence : l’Anjrpc-FreeLens a réussi avec le CICR à mettre en place une hotline réservée aux journalistes. L’ Anjrpc-FreeLens a tenté de mettre sur pied une cellule de crise avec la police et la gendarmerie qui serait intervenue en cas de problème avec des journalistes. Mais après quelques réunions, le ministère n’a pas donné suite.

La libération de Florence Aubenas et Hussein Hannoun ne signifie pas que tous les problèmes soient résolus..