Remise en cause du droit d’auteur, mutations économiques et technologiques, regroupements d’agences… En quelques années, le monde du photojournalisme s’est brutalement transformé, souvent pour le pire. Le débat organisé par l'École des métiers de l'information-CFD, l'ANJRPC-FreeLens (Association nationale des journalistes reporters-photographes et cinéaste- FreeLens), Confluences, la SAIF (Société des auteurs des arts visuels et de l’image fixe), l’ANI (Association nationale des iconographes) à l'espace Confluences, a été l’occasion de réfléchir notamment aux moyens de pallier la précarisation du métier et les risques d’une uniformisation de l’information.
Débat organisé par l'École des métiers de l'information-CFD, l'ANJRPC-FreeLens, Confluences et l’ANI à l’espace Confluences, Paris le lundi 16 mai 2005. Avec la participation de Michel Philippot, rédacteur en chef adjoint photo au Monde 2, Jean-Christophe Béchet, rédacteur en chef adjoint au magazine Réponses Photo, Alain Mingam, consultant médias et membre du comité d'organisation du prix Bayeux-Calvados des correspondants de guerre, l’ancien rédacteur en chef à Gamma et à Sygma. Débat animé par Lorenzo Virgili, photographe et vice-président de l’ANJRPC-FreeLens.
De la Première Guerre mondiale à aujourd’hui, les photographes amateurs ont apporté leur contribution à l’image informative. La projection des Petits objets multimédias, proposée par Lorenzo Virgili en ouverture du débat, montre bien leur présence constante et l’utilisation de leurs travaux dans la presse : le maréchal Pétain photographié par son infirmière, la photo prise lors de l’attentat contre Jean-Paul II en 1981 et, plus récemment les clichés d’Abou Ghraib et du tsunami.

Jean-Christophe Béchet, rédacteur
en chef adjoint du magazine Réponses Photo et Alain Mingam,
consultant médias, membre du prix Bayeux des correspondants de guerre.
Aujourd’hui, la technologie permet à chacun d’être un photographe potentiel, un rapporteur d’images. « Treize millions d’appareils capables de photographier, appareils numériques et téléphones, vont être vendus cette année », informe Jean-Christophe Béchet, et la capacité de transmettre des données numériques ne cesse d’être plus rapide par l’intermédiaire d’Internet. Cette surproduction d’images « va-t-elle déboucher sur une nouvelle économie qui va modifier la vie du photographe professionnel ? » se demande Lorenzo Virgili.
L’amateur se prend pour le grand reporter de son propre quotidien
Avant de « produire » une image, le photojournaliste doit lui donner du sens avec délicatesse, c’est-à-dire « raconter une véritable histoire, avoir une vibration, explique Michel Philippot, réussir à sortir le lecteur de ses propres problèmes et l’amener à se pencher sur des sujets extérieurs à lui ». Pour cela, le photographe professionnel suit de près les événements et tente de les interpréter. Il a un véritable rapport à son sujet contrairement à l’amateur qui, lui, n’a rien prévu.
Le photographe amateur -celui qui aime- est dépendant des circonstances. L’événement crée la photo, et l’amateur ne fait rien sinon être là au bon moment et réagir à ce qu’il voit. « L’amateur est spectateur, il n’a qu’une volonté d’imprimer et non pas de donner du sens », dit Michel Philippot.
Cependant, beaucoup d’intervenants s’accordent à dire que les amateurs sont de plus en plus éclairés. Éric Delamarre, président de l’Union des photographes créateurs, insiste sur le fait que de nombreuses avancées technologiques ont été accomplies grâce à eux : la mise au point automatique, par exemple. Brigitte Sondag, iconographe, pense qu’« on ne peut pas remettre en cause le témoignage de l’amateur » et cite le Journal d’Anne Frank.

Au micro, Michel Philippot, rédacteur en
chef adjoint photo du Monde 2 et Lorenzo Virgili, vice-président
de l'Anjrpc-FreeLens.
Éclairé, l’amateur est aussi armé de technologies de communication tout à son avantage. Une fois réalisée, l’image peut être instantanément envoyée à différentes rédactions ou agences photo grâce à Internet. Cette immédiateté est l’atout de l’amateur car le photojournaliste ne compte pas sur l’imprévu.
Alain Mingam souligne le risque de la « hargne de l’amateur mateur ». Il raconte comment trois photos sur la guerre des Malouines se sont vendues 480 000 francs (73 280 euros). Ce phénomène dit de la « raflette » pose le problème de la crédibilité des images. N’importe qui peut faire des images sensationnelles et les vendre au prix fort. Au début des années 1980, le photojournalisme apportait la preuve de la véracité des faits, il contrebalançait le pouvoir de la télévision. Aujourd’hui la tendance s’est inversée. D’après Jean-Christophe Béchet le document brut obtenu par le public amateur est un gage de crédibilité. Il est produit par des yeux innocents, qui n’ont rien interprété, qui donnent à voir la réalité telle qu’elle est. « L’amateur se prend pour le grand reporter de son quotidien », dit Alain Mingam. Le Loft et la télé réalité induisent les lecteurs-spectateurs en erreur. Du même coup ceux-ci influencent l’économie de l’image ; en effet les « contrôleurs gestionnaires ont tendance à croire que le bon sujet est celui qui fait vendre, dénonce Alain Mingam. C’est là que la responsabilité du lecteur est mise en avant ». Celui-ci accepte d’être mis face d’images surpixélisées, sans qualités esthétiques et informatives. Et les différents titres de presse s’appuient sur cet engouement pour l’image amateur afin de vendre plus. Alain Mingam a effectué ces derniers mois une enquête, pour le magazine Médias, sur la vente des photos en rapport avec la catastrophe du tsunami du 26 décembre 2004. Paris-Match a publié un dossier de 18 photos : 8 ont été prises par des amateurs. La surenchère et la raflette ont laissé la place à un besoin très fort de partager avec la collectivité un choc émotionnel.
L’avenir du photojournalisme dépend des lignes éditoriales choisies
Certaines de ces photos ont été cédées à des prix très raisonnables. Ce nouveau comportement a deux conséquences : d’une part, les amateurs ne spéculent plus sur le sensationnel, d’autre part, la question de la responsabilité de la presse dans le traitement de ces images se pose. Pour Jean, photographe indépendant de structure, l’avenir de la profession n’est pas tributaire « des amateurs mais de ceux qui font les journaux, des lignes éditoriales choisies ».

Intervention dans la salle d'un participant.
Les rédactions ayant un budget photo réduit, les photographes professionnels sont moins souvent envoyés en reportage. Ils ne rapportent plus ces images délicates et pleines de sens. Les rédactions font en revanche beaucoup plus appel aux amateurs, dont les tarifs sont plus compétitifs. Quelques-uns donnent leurs photos sans compensation d’argent, afin seulement de se faire connaître, confirme Ferit Duziol, vice-président de l’agence Sipa.
La photo gratuite existe également sur Internet. Mais en toute illégalité. Pour Éric Delamarre, l’excuse du vide juridique pour se permettre ce « pillage » n’est pas valable : « Toutes les photographies, même sur Internet, sont protégées par le droit de reproduction et le droit de représentation.» Wilfrid Estève, photographe, évoque l’apparition de nouveaux métiers consistant à « récupérer sur le web, et notamment dans les blogs, des photos libres de droits ». L’assistance s’accorde à dire que la catastrophe, pour les photographes, serait qu’Internet soit une zone de non-droit.
C’est d’ailleurs sur cette ambiguïté que jouent les créateurs de sites web qui vendent des photos d’amateurs ou de professionnels à des prix défiant toute concurrence. Ces sites, fondés sur le modèle anglo-saxon, commencent à arriver en Europe. Il en existe un au Pays-Bas depuis six mois, et le premier en France date du mois d’avril. Nicolas Sosnowiez, son chargé de développement pour la France, reconnait qu'il est accusé de « casser le métier » en pratiquant de tout petits tarifs. « Le prix d’une photo varie de 1 à 2 euros pour les particuliers, et de 10 à 20 euros pour une photo destinée à la publication », déclare-t-il. Il précise que c’est le nombre de photos vendues qui équilibre les tarifs et que au Canada, un site en vend en moyenne 800 000 en 8 mois, sur un fond de 14 millions. Éric Delamarre qualifie de « hors la loi » ce type de pratique, car « une cession de photo ne peut pas être forfaitaire ».

Vue générale de la conference
Les participants au débat s’accordent sur le danger de voir mourir la photographie professionnelle à cause de telles initiatives. Ferit Duzyol déclare : « On ne peut pas empêcher ce genre de création, c’est la démocratisation de la photographie.» L’inquiétude est d’autant plus vive que des agences comme Sipa se disent prêtes à acheter ces images. Il faut préciser que ces agences connaissent une crise sans précédent. Elles subissent de plus en plus la concurrence des grosses agences filaires comme l’AFP, Reuter, ou l’AP, qui ont développé leurs propres services. Ceux-ci se disent d’ailleurs prêts à acheter des photos d’amateurs.
La question du statut social
Certains professionnels de la presse privilégient la qualité sur le coût de la photo. Comme Camille Pillias, iconographe, qui déclare : « Aujourd’hui, on fait tampon, mais on est pris en étau par des vendeurs qui s’adressent de plus en plus aux financiers.» Le choix ne se fait plus sur la qualité de la photo, mais sur son prix. Pour Alain Mingam, c’est là que la question du statut social de l’amateur se pose. « On lui prend son travail sans le reconnaître et sans lui accorder de statut », explique Olivier Brillanceau, directeur général de la Saif. L’amateur est souvent payé en droits d’auteur (Agessa) et n’a donc pas le statut de salarié. Cela permet aux entreprises de presse de réaliser « une économie substantielle sur les charges patronales ». Olivier Brillanceau affirme que pour éviter cette forme de concurrence, tous les photographes doivent être traités de la même manière au moment de la cession de droits. Les photos, une fois publiées, bénéficient toutes de la même protection du droit d’auteur tant en termes de droit moral que de droit patrimonial.

Alain Frilet, directeur éditorial de Magmun-Photos
et Sophie Brändström, photographe.
Pour Alexandra Wotawa, juriste, le professionnel se différencie de l’amateur par sa « connaissance du cadre éthique et juridique dans lequel il travaille » ; il est indispensable que tous les photographes, aussi bien amateurs que professionnels, connaissent et défendent leurs droits (Marie Aline et Corinne DériotOn peut signaler à cet effet la brochure « Photographe, mode d’emploi » sur les droits des photographes journalistes. En ligne sur le sitehttp://anjrpcfreelens.free.fr). Cette question au cœur des inquiétudes des professionnels n’a pas été approfondie lors de ce débat. Pourtant, la survie du photojournalisme et du photojournaliste en dépend. D’après Alain Mingam, qui se rend sur les lieux dangereux sans être assuré banalise la prise de risque ; il met ainsi en danger le professionnel, obligé de se plier à cette pratique issue d’une nouvelle logique économique, aux dépens de sa sécurité.