La photographie surexposée.

Les bouleversements d'une profession.

« Photographie, un pas de plus
vers la grande distribution ? »

Compte-rendu du débat du 13 Avril 2004 organisé à l’espace Confluences, Paris.


Remise en cause du droit d’auteur, mutations économiques et technologiques, regroupements d’agences… en quelques années, le monde du photojournalisme s’est brutalement transformé, souvent pour le pire. Le débat organisé par l'École des métiers de l'information-Cfd, l'Anjrpc-FreeLens (Association Nationale des Journalistes Reporters-Photographes et Cinéastes), Confluences, la SAIF (Société des Auteurs des arts visuels et de l’Image Fixe), l’ANI (Association Nationale des Iconographes) à l'espace Confluences, a été l’occasion de réfléchir notamment aux moyens de pallier à la précarisation des professionnels et aux risques d’une uniformisation de l’information.


Patrick Bard, Jean-Marc Armani et Jean-Claude Pattacini durant leur intervention.
Crédit photo : Nolitaphotos.

Débat organisé par l'École des métiers de l'information-Cfd, l'Anjrpc-FreeLens, Confluences et l'ANI à l'espace Confluences, Paris, le mercredi 13 avril 2005. Avec la participation de Jean-Marc Armani, photographe diffusé par l'agence Rapho, Patrick Bard, photographe, écrivain et Jean-Claude Pattacini, photographe et co-fondateur de l'agence Urba images. Le débat était animé par Lorenzo Virgili, photographe et vice-président de l’Anjrpc-FreeLens.

Le photojournalisme traverse une crise identitaire qui bouleverse fondamentalement les pratiques de la profession. La précarité est devenue le lot commun d’un bon nombre de photographes et la nécessité de se diversifier dans la publicité ou la communication d'entreprise leur dilemme quotidien. Les grandes agences de photographie ont monopolisé le marché de l'image de presse. L'évolution accélérée des technologies de production mais surtout de diffusion de ces dernières années a également bouleversé en profondeur les savoir-faire traditionnels. « Jusqu'à ce bouleversement, on avait des cases dans lesquelles chacun faisait son métier : les photographes prenaient des photos. Les agences les diffusaient auprès des magazines, qui les publiaient. C'était assez carré », explique Lorenzo Virgili.

Les photographes indépendants, mais aussi les petites agences font les frais de cette mutation. Jean-Marc Armani, diffusé par l'agence Rapho témoigne : « On a vu de l’intérieur ce qu’il se passe lorsqu’un rouleau compresseur nous passe dessus ». Petite structure d'une trentaine de personnes, l'agence a connu une dizaine d'années de « vaches maigres » à partir de 1991. En 2001, au bord de la faillite, l’agence est rachetée par le groupe Hachette Filipacchi. Quatre ans plus tard, après quelques changements de direction, l’équipe de Rapho a compris que «  la politique d’Hachette Filipacchi était de créer une banque d’image en fusionnant toutes les structures rachetées en une seule ». Jean-Marc Armani déplore que les photographes de l'agence n'aient pas su rester solidaires, pour contrer les pressions de la direction et résister au changement d'orientation de l'entreprise. Aujourd'hui, « Rapho n'existe plus, elle est devenue une marque », regrette-t-il. L'agence a perdu la mémoire de ses archives avec le départ forcé du personnel dont il ne reste qu'une poignée.

Urba images, une autre agence a su échapper au rachat des grandes enseignes. « L'idée fondatrice était de créer une agence spécialisée, dans la ville et l'urbanisme, d'exploiter une niche », explique son fondateur Jean-Claude Pattacini. De fait, l'agence survit, mais elle a été confrontée à la nécessité de se positionner rapidement sur le marché du numérique et de l'Internet pour ne pas « mourir ». L'agence a désormais son site, après un travail conséquent de numérisation des archives. Mais le bilan est mitigé : « On a l'outil Internet, mais on n'est pas mieux que les autres. Le site fait disparaître le côté humain, le relationnel [entre le photographe et l'utilisateur final] ». En faisant un parallèle avec l'émergence des grandes surfaces empiétant sur les commerces de proximité, il avoue «  avoir envie de continuer la photo  sans se retrouver dans une grande structure ».

Marc Simon, responsable du service photo de VSD utilise également de plus en plus les services des agences de photo. La main-mise des agences de photo sur le marché repose également sur le « contrôle exercé sur les sujets par les médias, par les attachés de presse, par TF1, déplore-t-il. Sur l'ensemble des sujets, on n’a plus que 15 % de liberté ». Marie Dorigny (photographe diffusé par l'agence Editing) évoque de nouvelles pratiques de démarchage des agences directement négociées avec les directions. Celles-ci proposeraient des abonnements garantissant un prix forfaitaire et dérisoire des photos en contre-partie d'une enveloppe minimale d'achat mensuelle. Ces pratiques, explique-t-elle, exercent une pression commerciale sur les iconographes qui doivent justifier de leurs dépenses avec des budgets de plus en plus surveillés.

« Les photographes sont devenus les nègres d’Internet »

La question du rôle des technologies dans l’évolution du métier est posée. De prime abord, elles ont facilité le travail du photographe en leur permettant une rapidité de production et de diffusion sans précédent. Mais leurs coûts ne permettent qu’aux agences de suivre le rythme de l'évolution permanente des outils. Par conséquent, ce sont les grandes agences qui ont pu répondre au mieux à la demande prépondérante des rédactions en matière de photo : l'illustration. Alain Frilet, directeur éditorial de l'agence Magnum met en garde : « Les photographes sont devenus les nègres d'Internet, ils en sont les grands perdants. »

Reste que la technologie a joué un rôle fondamental dans la circulation des images et par un effet pervers a affaibli leur contrôle par les auteurs. Cette perte de l'autorité des photographes sur leurs œuvres inquiète Patrick Bard, qui y voit la remise en cause du statut d'auteur. Or, « perdre son statut d'auteur, c'est perdre l'autorité sur son œuvre , explique-t-il. Une société démocratique doit être informée par des auteurs. Mais ces dernières années, le grand projet est de transférer cette autorité de la personne vers l'entreprise ».


Marc Simon, rédacteur en chef photo de VSD prend la parole.
Crédit photo : Nolitaphotos.

La priorité n’est plus l’information

C'est bien la mission politique du photographe et la liberté d’expression qui sont menacées par la marchandisation de l'image. Cette dernière s'inscrit plus généralement dans la prise de contrôle des médias, de la presse en particulier, par des sociétés à but commercial. Marchands d'armes et autres grands groupes détiennent la quasi-totalité de l'édition de presse française. Cette prise de contrôle, d'après le philosophe Bernard Stiegler, interviewé au cours de la préparation du débat, doit être resituée dans le processus du développement du capitalisme. L’objectif de la démarche est le contrôle du symbolique, de l'imaginaire, dont la photographie est un des vecteurs principaux. Contrôler l'image, pour lui c'est « agir sur les pulsions », qui sont devenues les substituts d'une société « en manque de désir ».

Patrick Bard déplore que l'ambition des patrons de presse soit devenue la rétribution des  actionnaires des groupes propriétaires. Cette motivation a remplacé la passion de l'information. Ce processus a conduit vers une standardisation de l'information. Il espère que « les journalistes ne seront pas obligés de boire la ciguë pour préserver leur liberté d'expression », comme s'y était résigné Socrate pour ne pas se renier. Il estime que « La photographie d'information n'est pas une boîte de sardine, elle a d'autres obligations vis-à-vis de la société. La presse est détenue par des gestionnaires dont les priorités ne sont plus l'information . La hantise d'une gestion rentable est la prise de risque qui est la nature même de la recherche d'information ». Même chez Magnum, les budgets alloués pour les sujets neufs ont diminués. 75 % du chiffre d'affaires provient de l'exploitation des seules archives, rapporte Alain Frilet, directeur éditorial de l'agence. Marc Simon déclare passer 50 % de son temps de travail en gestion pour respecter ses objectifs budgétaires. Les contraintes commerciales sont drastiques : « Je ne dois plus faire de stock, tout achat doit être publié. À Paris Match, ils prennent davantage de risques » confie-t-il.

Les collectifs une solution alternative ?

Pour Alain Frilet, l'objectif de rentabilité ne peut être remis en question, car « c'est grâce à la publicité que les journaux vivent ». Mais ajoute-t-il : « L'enquête fait peur, les photos font peur », ce qui expliquerait pour partie l'uniformisation de la presse. Il déplore que « les journaux n'aient pas joué leur rôle pour publier les histoires et les travaux photographiques d'ampleur ». Enfin, la précarisation des photographes présente des avantages pour les sociétés de presse. « Un photographe qui a faim va se tourner plus docilement vers des sujets faciles et vendeurs, et va être plus obéissant aux lois du marché », dénonce encore Patrick Bard.

De plus en plus de photographes se regroupent en collectifs. Ceux-ci permettent une synergie et une mise en commun de moyens. Lorenzo Virgili incite les photographes à résister ensemble. Selon lui, le débat qui permettra de trouver une voie pour sortir la photographie de la crise doit réunir l'ensemble des acteurs concernés : iconographes, éditeurs, photographes, services photo.

Pour Serge Chalon, directeur de l'agence Editing, l'argument économique ne rend pas compte du fond du problème. La vraie question relève moins des infrastructures de diffusion que de la matière que l’on veut diffuser. « Incriminer les grandes agences est une mauvaise réponse à une mauvaise question » affirme-t-il. Il faudrait se pencher sur la manière de susciter l'intérêt des gens pour la vraie photographie de presse. Les sujets intéressants ne trouvent plus d'acheteurs. Il exhorte les photographes à continuer leur travail en fonction de leur conviction.

Pour Jean-Claude Pattacini la mise en collectif est une position de tremplin, de réflexion, une alternative où l'on crée des solutions. Patrick Bard insiste pour que les photographes ne reculent pas devant la dimension politique du métier. Celle-ci repose de façon essentielle sur le droit d'auteur qui doit faire l’objet de la plus grande vigilance.

La solution reste à trouver pour délivrer la presse de l'uniformisation induite par la concentration des médias, si on veut éviter d’aller droit vers le totalitarisme comme le craint Patrick Bard.

Compte-rendu rédigé par Gersande Bignon et Catherine Ossakowsky (EMI-CFD, JTR, promotion 2005)